« De toute façon, ça ne change rien pour Macron… Il ne fera rien, sauf peut-être annuler les élections ». Lâchée ce 22 octobre sur X par l’internaute @RobertSurcouf9, la petite phrase résume bien l’état d’esprit d’une partie de la sphère complotiste. À six mois d’un scrutin dont les deux tours sont programmés les 18 avril et 2 mai 2027, le soupçon s’installe en ligne : et si le locataire de l’Élysée cherchait un prétexte pour jouer les prolongations ?
Depuis plusieurs jours, chacun y va de son scénario alternatif. « Est-ce que Macron ne mise pas sur un pourrissement général dans tout le pays, pour ensuite déclarer l’état d’urgence et annuler les élections de 2027 ? », s’interrogeait déjà le compte @oliviermacquer1 le 17 octobre. Quatre jours plus tard, le 21 octobre, @chrysalide21000 embrayait sur le terrain géopolitique : « Poutine ne veut pas déclarer la guerre à la France, pourtant ce connard a tout essayé, alors Macron fait autrement pour annuler les élections ! ».
Chez les profils les plus radicaux, la rumeur vire au délire conspirationniste pur et dur. C’est le cas de @FrankyZZ007, un internaute qui coche toutes les cases de la complosphère dès sa biographie X en se présentant comme « Non injecté à l’ARN M. Patriote partisan du FREXIT » et « anti pédos ». Dans une publication mise en ligne ce 22 octobre, il imagine carrément un « arrangement secret entre jean Q et Manu » (Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron) visant à « créer le chaos pour ensuite annuler les élections », instaurer une « dictature du macronistan » et transformer l’Hexagone en un « état pauvre islamiste et pro pédophiles des états unis d’Europe » avant une troisième guerre mondiale en 2030.
Sauf qu’en France, le chef de l’État ne décide ni de la durée de son bail, ni du calendrier de sa propre succession.
Son départ a déjà une date et une heure : le 13 mai 2027, à minuit tapante. L’article 6 de la Constitution de 1958 plafonne le mandat présidentiel à cinq ans et interdit d’en briguer un troisième dans la foulée (« nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs »). Réélu en 2022, Emmanuel Macron est donc arrivé au bout du chemin constitutionnel. Même constat pour la convocation des électeurs aux urnes. Ce n’est pas le château qui fixe les dates à sa guise, mais le gouvernement par décret en conseil des ministres, dans un tunnel ultra-serré imposé par l’article 7 : le scrutin doit se tenir entre vingt et trente-cinq jours avant la fin du mandat. Le tout sous l’œil du Conseil constitutionnel.
La confusion autour des émeutes et de l’article 16
Reste l’argument massue des partisans de la théorie du complot : le fameux article 16 et ses « pleins pouvoirs ». Suffirait-il d’une flambée de violences urbaines ou d’un « pourrissement général » pour que l’exécutif suspende la démocratie ?
Absolument pas. Comme l’ont récemment décortiqué Le Figaro (le 14 octobre) et La Voix du Nord (le 16 octobre), ce texte d’exception ne peut être dégainé que si deux critères très lourds s’additionnent. Une menace grave et immédiate sur l’indépendance de la Nation ou l’intégrité du territoire ne suffit pas ; il faut aussi, obligatoirement, que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics soit interrompu.
Autrement dit, que l’État soit matériellement paralysé. Or, des pillages ou des barricades en feu relèvent de la police et du maintien de l’ordre. Pas de la survie du régime. Si les députés continuent de voter les lois au Palais-Bourbon, si le Sénat siège normalement et si les ministres peuvent toujours se réunir autour de la table du Conseil, l’État reste debout. Pour endiguer le chaos dans la rue, Matignon et Beauvau ont d’ailleurs d’autres leviers en réserve. À commencer par l’état d’urgence, tiré de la loi de 1955 (activé pendant les émeutes de 2005 dans les banlieues, puis au soir des attentats de 2015), ou l’état de siège (article 36 de la Constitution) si le pays basculait dans l’insurrection armée. Or, contrairement à ce qu’affirment certains internautes, aucun de ces deux dispositifs ne permet de toucher d’un iota à la tenue d’une présidentielle. En près de soixante-dix ans de Ve République, l’article 16 n’a été sorti du tiroir qu’une seule et unique fois : au printemps 1961, par Charles de Gaulle, pour briser le putsch des généraux à Alger. Un vrai coup d’État militaire, à des années-lumière d’une crise sociale ou d’émeutes en centre-ville.
Le fantasme de l’entrée en guerre
Même impasse juridique du côté de la géopolitique. Prétendre que l’Élysée pourrait entraîner le pays dans un conflit militaire d’ici avril 2027 pour bloquer les urnes oublie un détail de taille : l’article 35 de la Constitution. Un président français ne décrète jamais l’entrée en guerre en solitaire depuis son bureau doré. Il lui faut d’abord passer par le Parlement et obtenir le vote des élus de la Nation.
Poussons même le scénario au pire : la France est directement attaquée et l’article 16 est activé dans les règles. Cela ne donne toujours aucun blanc-seing au chef de l’État. Interrogée fin septembre par 20 Minutes sur cette hypothèse précise, la constitutionnaliste et professeure à Paris-1 Panthéon-Sorbonne Anne Levade rappelle la philosophie même du texte : chaque mesure prise doit viser à rétablir au plus vite le fonctionnement normal des institutions. Confisquer l’élection reine de la Ve République serait un contresens total.
D’autant que le texte prévoit de solides verrous. Dès que l’article 16 tourne, le Parlement se réunit de plein droit. Impossible de dissoudre l’Assemblée nationale. Impossible, aussi, de réviser la Constitution pour faire sauter la limite des deux mandats. Mieux : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, soixante députés ou soixante sénateurs (ou les présidents des assemblées) peuvent demander au Conseil constitutionnel de vérifier, au bout de trente jours, si ces pouvoirs exceptionnels sont toujours justifiés (les « Sages » s’en saisissent même d’office après soixante jours). Un chef de l’État qui tenterait un passage en force solitaire risquerait aussitôt la destitution devant le Parlement réuni en Haute Cour, prévue par l’article 68 en cas de « manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat ».
En réalité, seule une impossibilité physique absolue (un pays sous les bombes ou envahi, où ouvrir les bureaux de vote devient matériellement infaisable) pourrait décaler le vote. Et même dans ce cas de force majeure, le bouton pause n’appartient pas à Emmanuel Macron, mais au seul Conseil constitutionnel, chargé de veiller à la régularité de l’élection selon l’article 58.
Un candidat qui meurt, seul cas prévu par les textes
Si l’on épluche les alinéas 6 à 10 de l’article 7 de la Constitution (et la loi organique du 6 novembre 1962), le seul scénario de report gravé dans le marbre tient à un drame humain : le décès ou l’empêchement définitif d’un candidat.
Là encore, tout est millimétré selon le moment où survient le drame. Si une figure politique ayant officiellement annoncé sa candidature meurt (ou se retrouve empêchée) dans la dernière ligne droite, moins de sept jours avant la clôture des parrainages, les Sages de la rue de Montpensier peuvent décaler le scrutin. Si cela frappe un candidat déjà validé sur la ligne de départ avant le premier tour, le report devient automatique. Enfin, si le drame touche l’un des deux finalistes entre les deux tours, on annule tout et on recommence l’ensemble du processus électoral.
Mais dans tous ces cas de figure, l’Élysée n’a aucun pouvoir de décision. Seul le Conseil constitutionnel (saisi pour l’occasion par le chef de l’État, le Premier ministre, le président de l’une des assemblées, soixante parlementaires ou les cinq cents élus parrains) a le droit de prononcer ce report, qui ne peut d’ailleurs pas excéder trente-cinq jours. Pas de quoi offrir un troisième quinquennat en douce.




