Les « turbo cancers », la maladie qui n’existe pas

Dès 2021 une rumeur commence à circuler sur les réseaux sociaux. La vaccination anti Covid-19 avec des vaccins ARNm serait à l’origine de l’apparition de cancers foudroyants décimant les personnes vaccinées, sans antécédents médicaux connus, de tous âges. Maintes fois mis à mal par la science, la médecine, debunké, ce sujet continue pourtant d’alimenter la désinformation en ligne en 2024

La rumeur bruie sur la toile, les réseaux sociaux. La vaccination anti Covid-19 avec des vaccins ARNm serait à l’origine de cancers foudroyants décimant les personnes vaccinées, sans antécédents médicaux connus, de tous âges. La rumeur enfle, prend corps, prend nom, « turbo cancer ». Elle prend aussi des forces, car elle est parfois relayée par des médecins ou des personnalités perçues comme des personnes compétentes. Dans l’ère suivant la vaccination contre la Covid-19, ce concept inhabituel de « Turbo Cancer » fait surface parmi les opposants aux vaccins. Selon eux, les vaccins à ARN messager seraient responsables de l’apparition de cancers particulièrement agressifs et à développement rapide. Depuis 2022, cette idée se propage principalement sur les réseaux sociaux, notamment au sein des communautés antivaccins.

C’est quoi, cette histoire de « turbo cancers » ? Faut-il vraiment s’en inquiéter ?

Les allégations des opposants à la vaccination contre la Covid-19 à l’aide de vaccins ARNm suggèrent que ces derniers pourraient déstabiliser le système immunitaire ou introduire des éléments favorisant la croissance, l’explosion de tumeurs cancéreuses.

L’origine de cette idée vient d’une mauvaise interprétation, volontaire ou non, d’une étude scientifique publiée en 2022, « Progression rapide du lymphome T angio-immunoblastique après une injection de rappel du vaccin à ARNm BNT162b2 : rapport de cas ». Cette étude de cas mentionnait l’accélération soudaine d’un lymphome – un cancer du système immunitaire – après une vaccination. Depuis 2023, on a noté une poignée de rares cas  où des lymphomes se sont développés plus rapidement après la vaccination

Cette étude a une particularité intéressante. Elle a été co-rédigée par deux médecins, Michel et Serge Goldman. Michel est en fait le patient, le  « patient chercheur » . Immunologiste reconnu ayant déjà dirigé un centre de recherche et fervent défenseur des vaccins Arn , il cherche à comprendre sa nouvelle position de malade dans une situation difficile. Il s’interroge sur son état, cherche des pistes pouvant l’expliquer. Immunologue, il décide d’en explorer une, chercher à savoir si son dernier rappel de vaccination a pu avoir une incidence sur sa maladie, son aggravation.

L’histoire aurait pu s’arrêter après une étude des données de la base VAERS, même si celle-ci a été souvent critiquée pour sa tendance à la sur-déclaration d’effets indésirables. Cette base de données américaine a été analysée , afin de vérifier la nature, l’importance des effets secondaires bénins, graves, liés à la vaccination contre la Covid-19 et les chiffres sont impressionnants.

En tout, suite à l’injection de 239,97 millions de doses de vaccins contre la Covid-19, tous vaccins confondus, 141 208 individus ont ressenti au moins un effet indésirable. Les taux d’effets secondaires étaient de 0,04 % pour le vaccin Pfizer-BioNTech, de 0,06 % pour celui de Moderna, et de 0,35 % pour le vaccin Janssen de Johnson & Johnson. La majorité des patients a eu des effets secondaires légers, tels que des maux de tête (0,01 %) et de la fièvre (0,01 %). Les effets secondaires graves, comme l’anaphylaxie, réaction allergique particulièrement violente (0,0003 %) et les décès (0,002 %), étaient extrêmement rares.

Pourtant, à partir d’une étude de cas unique, et malgré toutes les précautions rédactionnelles prises par les auteurs,  la rumeur nait, celle d’un vaccin accélérateur de survenues ou d’aggravations de cancers, les « turbo cancers ».

Face à la rumeur, le monde médical et scientifique se mobilise pour démentir, informer

Aucune augmentation significative d’effets secondaires nécessitant une attention particulière de la part de la communauté oncologique n’ayant été observée, les médecins, les scientifiques, se mobilisent et communiquent sur l’inexistence des « turbo cancers » comme maladie, mais aussi comme terminologie dans le domaine médical.

Leur message est clair : Les vaccins protègent contre le cancer, ils ne le provoquent pas. Les vaccins contre la COVID-19 présentent un profil de sécurité étendu, avec des effets secondaires généralement bénins et qui se résolvent d’eux-mêmes.

Sur les réseaux sociaux, des médecins, des scientifiques, se mobilisent contre la désinformation sur ce sujet sensible.

Image : capture d’écran sur X
Image : capture d’écran sur X

Reprenant les allégations des désinformateurs, des médecins opposent leurs réfutations et détricotent le maillage d’informations erronées, tronquées.

Non, les vaccins à base d’ ARNn ne modifient pas votre ADN

L’ARNm ne peut pas pénétrer dans le noyau cellulaire contenant l’ADN : l’ARNm du vaccin demeure dans la partie extérieure de la cellule. Il est utilisé par les mécanismes cellulaires afin de produire la protéine virale SPIKE qui stimulera les défenses immunitaires. Il n’entre jamais dans le noyau où est stocké notre ADN. Par conséquent, il n’a aucune chance de s’intégrer à notre génome. Aucun mécanisme biologique ne permet à l’ARNm de modifier ou de s’incorporer à l’ADN humain. Des essais ont été réalisés pour tester cette possibilité , et les scientifiques n’ont pas réussi à confirmer les affirmations des désinformateurs.

Non, Le fragment S2 de la protéine Spike, issu du vaccin contrairement à l’infection naturelle, ne perturbe pas les systèmes suppresseurs de tumeurs.

Les vaccins à ARNm introduisent la protéine Spike de manière transitoire, et leurs éléments sont rapidement éliminés par dégradation.

Ces deux allégations sont les plus fréquemment lues sur les réseaux sociaux, diffusées parfois par des utilisateurs reconnus comme des personnalités fortes, compétentes dans leur domaine, mais convaincues parfois jusqu’à l’absurde par des lectures ou des analyses erronées.

Image : capture d’écran sur X
Image : capture d’écran sur X

Parmi ces nombreux désinformateurs, il est possible de trouver Denis Agret, médecin, radié depuis ses prises de positions, Alexandra Henrion-Claude, dont la bio sur X affiche « Scientifique.Chercheur.Spécialiste de l’ARN.Directrice de Recherche Institut SimplissimA »

Leurs affirmations sont reprises par d’autres utilisateurs, illustrées par des témoignages allant de l’expression de leur défiance vis-à-vis des vaccins, à des histoires rocambolesques de familles, amis, quand ce n’est pas des patients, littéralement décimés par une maladie qui n’existe que dans leurs esprits.

Image : série de captures d’écran sur le réseau social X.

Les utilisateurs de X mal informés, méfiants vis à vis d’une technologie médicale qu’ils ne connaissent pas car encore peu vulgarisée, créditent ces personnalités désinformatrices d’un fort niveau d’autorité en la matière. « Armés » de ces références incontestables pour eux, ces utilisateurs s’engouffrent dans des allégations diverses. Celles-ci, le plus souvent crées de toutes pièces, leur permettent de justifier leur méfiance vis à vis des vaccins ARNn et en convaincre leurs lecteurs. La méconnaissance du sujet, sa complexité, la simplicité de leurs allégations, deviennent le moteur de la viralité de la rumeur des « turbo cancers »

Le « turbo cancer », un choc frontal entre médecine, science, et désinformation, méconnaissance

Les réseaux sociaux comme X sont devenus des arènes où se confrontent la science, la médecine, et la désinformation médicale, créant souvent un choc frontal qui se manifeste sous plusieurs aspects.

Des théories de complots, des informations non vérifiées, erronées, se répandent rapidement sur les réseaux sociaux, d’autant plus quand elles sont liées à des sujets sensibles comme les vaccins, les traitements médicaux, et les origines des maladies. Des allégations sans fondement scientifique comme les vaccins causant des maladies spécifiques (autisme, cancer, etc.) ou étant des outils de contrôle de population trouvent un écho important.

Des médecins, chercheurs et scientifiques utilisent ces plateformes pour contrer la désinformation. Ils y partagent des études, des explications basées sur la recherche, et tentent de rétablir les faits. Cependant, ils peuvent devenir la cible de harcèlement, d’insultes ou de menaces transformant un réseau social en un environnement hostile.

Les réseaux sociaux permettent un débat ouvert mais aussi une polarisation intense. Les discussions sur la médecine et la science se transforment souvent en batailles où les arguments scientifiques se heurtent aux croyances personnelles.

La régulation et la modération des contenus posent des défis importants. D’un côté, il y a un besoin de liberté d’expression, mais de l’autre, la nécessité de protéger le public contre des informations dangereuses ou fausses. La façon dont X et d’autres plateformes gèrent ces contenus est souvent critiquée, certains accusant de censure, d’autres de laxisme.

La désinformation peut avoir des conséquences réelles sur la santé publique, comme la diminution des taux de vaccination, l’abandon de traitements éprouvés, ou l’adoption de remèdes non prouvés. Cela soulève des questions éthiques sur la responsabilité des plateformes et des individus qui propagent ces informations.

Ce choc frontal met en lumière les défis de notre époque numérique où la science doit non seulement progresser mais aussi se défendre dans un espace public où la vérité peut être facilement manipulée ou remise en question. La lutte contre la désinformation médicale sur les réseaux sociaux est à la fois une question de santé publique, de liberté d’expression, et de responsabilité sociale.