Community Notes : Outil contre la désinformation ou bataille informationnelle ?

Tout le monde a déjà pu voir au fil de ses lectures sur X, anciennement Twitter, ces petits encarts associés à des posts, les Notes de la Communauté. Ces encarts apportent un éclairage particulier vis-à-vis du contenu des publications. Rédigés par les utilisateurs de X, ils permettent ainsi aux lecteurs de se faire une idée plus précise, juste, du message diffusé.

Sur X, les Community Notes se multiplient. Ces encarts sous des publications diffusant des contenus ambigus, parfois trompeurs, apportent des compléments d’informations. Ces apports nuancent, démentent une information potentiellement fausse grâce à une contextualisation sourcée. Cet éclairage permet aux lecteurs de vérifier par eux-mêmes l’argumentation avancée, d’être des lecteurs avertis.

Ces encarts que sont les Community Notes constituent-ils l’aube d’une nouvelle forme de modération ?

Les Community Notes peuvent-elles, à terme, être au centre des enjeux se jouant sur X quant à la lutte contre la désinformation et la défense du « droit à la désinformation » au nom de la liberté d’expression ?

Qui gagnera cette bataille, si bataille il y a ?

Community Notes : les origines

Le système des Community Notes n’est pas vraiment nouveau.

Il avait été mis en place sur Twitter dès 2021, avant la prise de contrôle de l’oiseau bleu par le multimilliardaire Elon Musk, et était limité aux Etats Unis.

Image : image générée avec I.A. Grok 2 bêta

Nommé « Birdwatch », son principe reposait sur un appel aux contributions des utilisateurs du réseau social à des fins de modération. Cette possibilité de contextualisation des publications par les utilisateurs eux-mêmes, constitue une forme de pari sur la capacité d’une communauté à s’auto modérer.

Fin 2022, Elon Musk acquiert Twitter, le renomme de sa lettre fétiche, X, et engage de profondes modifications dans la gestion de la société.

Ces modifications inquiètent fortement les utilisateurs sur la capacité de X  à résister à la désinformation.

Certaines d’entre elles ont été particulièrement violentes, comme le licenciement d’une grande partie de l’ancienne Direction, des équipes techniques et celui, non négligeable, de l’équipe de modération.

Cette inquiétude se manifeste, pour les utilisateurs, à un début d’exode vers un autre réseau social, copie presque conforme de Twitter, BluesSky.

Août 2023, les « Birdwatch » arrivent en France sous le nom de « Community Notes ». X propose à ses utilisateurs de participer bénévolement à ce programme et lance une campagne de recrutement.

Le processus d’inscription est simple, les conditions requises presque minimalistes. Pour avoir le droit de participer à la « Communauté », il faut avoir un compte actif depuis au moins six mois. Il ne faut pas avoir fait l’objet de sanctions sur X depuis six mois. Il faut disposer d’un numéro de téléphone actif. L’inscription n’est pas immédiate et doit être approuvée par le réseau social.

Quand l’inscription est validée, l’utilisateur devenu membre de la Communauté des Notes peut enfin se lancer dans l’aventure.

Le fonctionnement des Community Notes

Une fois intégré à ce programme, l’utilisateur devient un contributeur et peut théoriquement suggérer des notes, ou évaluer les notes proposées par les autres membres.

Dans un premier temps, il lui sera demandé de choisir un pseudo parmi des propositions faites par le programme des notes. De fait, son compte utilisateur sera dissocié de son compte de contributeur, à des fins de protection de ces derniers.

Il lui faudra lire dans un second temps le « guide des notes », relativement conséquent et pédagogique, lui apportant toutes les explications utiles sur l’évaluation des Community Notes, leur rédaction. Via ce Guide, il est aussi possible d’accéder à l’algorithme ainsi qu’aux données, celles-ci restant accessibles, téléchargeables.

Via l’onglet des notifications sur son compte X, le programme des Notes va proposer au contributeur de voir et d’évaluer les notes rédigées par d’autres utilisateurs. Celles-ci seront évaluées, validées pour pouvoir être affichées sous les publications.

Pour qu’une note apparaisse publiquement, il est nécessaire, comme le précise le Guide des Community Notes, « que plusieurs utilisateurs qui ont été en désaccord par le passé soient d’accord sur le fait de publier ou non une note« . Par ailleurs, chaque contributeur, en fonction de ses évaluations et rédactions, a deux « notes ». Cette notation va déterminer le nombre de notes de communauté qu’il pourra rédiger quotidiennement.

Image : captures d’écran. À gauche, une note de communauté validée, vue depuis un profil de rédacteur de NC. À droite, une NC validée, visible pour tous les utilisateurs de X.

Ce système permet aux contributeurs d’ajouter des notes sous les posts pour apporter des clarifications, des corrections factuelles, un contexte supplémentaire, particulièrement lorsque le contenu peut être trompeur ou manquer d’informations cruciales. Si un consensus se forme autour de l’utilité de la Note, après le processus de validation, une période de fixation de son statut, celle-ci devient visible pour tous.

L’intérêt et les limites des Community Notes

La première limite des Community Notes est le nombre de caractères utilisables pour leur rédaction, 280. Mais cette limite est assez rapidement maîtrisée par les rédacteurs. Les notes validées sont courtes, concises, précises, factuelles, largement appuyées par les liens confirmant la pertinence du message. Chose heureuse, les liens ne sont pas comptabilisés dans le nombre de caractères du texte de la note.

De prime abord, le programme des NC apparaît comme un projet intéressant, dans le potentiel qu’il laisse présager vis à vis de la diffusion d’informations et de la lutte contre la désinformation sur un réseau social comme X.

Dissocier la modération mise en place par X, ou du moins ce qui reste de cette modération par l’homme, du programme des NC, pour permettre à la communauté de ses utilisateurs de s’auto réguler, est en soi une forme de pari sur l’intelligence collective.

Comme dans tous paris, les risques d’échecs par rapport au gain escompté sont inhérents pour des raisons très variées, certaines pouvant même se concentrer et provoquer un effet dévastateur.

L’une des raisons de ces risques d’échec est liée au programme des NC lui-même, son détournement possible par des rédacteurs partisans, les limites de son algorithme, ses zones d’ombre.

Une autre raison tient à l’évolution de X, celle-ci résultant des seuls choix de Elon Musk.

Ces choix sont conditionnés par la gestion de sa société, ses propres convictions, perceptions, projections sociétales, engagements publiques et politiques, et utilisation de X à ces fins.

Le propriétaire de X a licencié la majeure partie des salariés chargés de la modération. Il a permis à une multitude de comptes préalablement fermés par Tweeter pour cause de désinformation, haine en ligne, de revenir et reprendre leurs activités.

Donald Trump fait partie de ces comptes définitivement suspendus par Tweeter dès janvier 2021,après les évènements du Capitole aux USA. Son compte, comme ceux de très nombreux comptes haineux, complotistes, désinformateurs, a été rétabli en novembre 2022, après un sondage effectué par E. Musk sur son compte X. Image : captures d’écran Tweeter et X

Elon Musk prône une liberté totale d’expression, sans limitations hormis celles définies par les règles d’utilisation et a mis ce réseau social à la disposition d’un candidat à une élection présidentielle aux USA.

 Les choix de Elon Musk mettent en exergue les incohérences entre le projet d’auto régulation proposé, projet vertueux, inclusif, voulant répondre aux obligations de lutte contre la désinformation, et la réalité de X.

Pour autant, les NC ne sont pas sans impact sur la désinformation, et il ne s’agit pas ici de réduire leur valeur. Une étude universitaire française a étudié près de 285 000 NC, afin d’analyser l’influence de l’ajout d’informations contextuelles à des messages potentiellement trompeurs, sur la diffusion de ces derniers. Les résultats ont montré que l’ajout d’un contexte réduisait le nombre de RT (Retweet) de près de 50%

Un autre effet significatif, quoique moindre, a pu être observé, en portant attention au nombre de réponses, ou de citations des posts avec une NC : les notes communautaires augmentent également de manière significative (80%) la probabilité qu’un post soit supprimé par son auteur.

Si l’impact post-traitement est substantiel, l’effet global sur la diffusion et la viralité des posts potentiellement trompeurs  est fortement conditionné par le moment de la publication des informations contextuelles.

La recherche conclut que, même si la vérification participative des faits, le fact-cheking,  est efficace, sa vitesse actuelle n’est peut-être pas encore suffisante pour réduire de manière significative la diffusion d’informations trompeuses sur X.

Les Community Notes sont une nouvelle forme de Fact-Checking

Face au flux constant d’informations diffusées à folle vitesse sur X, jamais le besoin de prendre du recul par rapport à ce flux, à défaut de le réguler à sa source, ne s’est fait autant sentir.

Si les Community Notes permettent une sorte de régulation post-publication, par ses ajouts contextuels, ses correctifs, il est possible de l’apparenter directement au fact-checking , par la posture qu’elles demandent aux rédacteurs des notes.

Historiquement, le fact-checking a une longue histoire. Il est né dans les années 1920, avec l’arrivée de nouveaux magazines d’information, comme Time, premier périodique à constituer une équipe de fact-checkeurs en 1923.

Le principe était de vérifier, avant publication, toutes les informations qui seraient publiées, garantissant ainsi à ses lecteurs un contenu de qualité, des informations authentiques, vérifiées.

Initialement, c’est une démarche journalistique qui se veut éthique avant d’être commerciale.

De l’information, oui, mais une information vraie, vérifiée.

Aujourd’hui, Internet, les réseaux sociaux dont fait partie X, drainent, génèrent, une masse phénoménale d’informations plus ou moins vérifiées, des fausses informations, hoax, manipulations visuelles et autres.

Cette densité est aussi à l’origine du développement du questionnement vis-à-vis de ce flux, et, de fait, à l’origine d’une demande bien plus importante de vérification .

Par conséquent, cette activité d’abord liée au journalisme, presque exclusivement réservé aux professionnels, le travail de vérification s’est réinventé. Il s’est ouvert, pour ne pas dire démocratisé, avec la mise en place de programmes comme celui des Community Notes.

Nul besoin d’être un professionnel de l’information, du debunkage, les Community Notes la Communauté permettent à l’utilisateur lambda d’ajouter sa pierre à l’édifice.

Peu importe la taille de cette pierre, peu importe l’approche en autodidacte, les maladresses de débutants, tôt ou tard un rédacteur de NC en croise un autre, qui partagera avec lui ses infos, outils, références, sources.

L’important est de participer à cette nouvelle forme de pédagogie de la vérification, nouvelle forme d’éducation de l’utilisateur face au flux d’informations. Cette éducation peut changer parfois profondément le rapport que l’on peut avoir à l’information, les instances, organisations, ou personnalités diffusant ces infos.