Moldavie : mode d’emploi d’ingérence électorale russe

Chatbots programmés pour acheter des voix, empire médiatique pro-russe et mouvements de jeunesse formés secrètement par Wagner : les élections en Moldavie deviennent un véritable laboratoire de l’ingérence électorale russe en Europe. Depuis le début des élections présidentielles, le 20 octobre dernier, les fausses informations se multiplient.

La Moldavie vit une élection décisive. Le scrutin présidentiel se déroule depuis le 20 octobre jusqu’au 3 novembre. La présidente sortante, Maia Sandu, brigue sa réélection. Le jour du premier tour, elle a aussi soumis un référendum visant l’inscription dans la Constitution du processus d’adhésion à l’Union européenne.

La Russie, qui cherche à placer sous son giron les régions russophones de Transnistrie et de Gagaouzie. Elle veut mettre en échec la présidente pro-européenne. La tâche est ardue : Sandu est en tête devant une opposition morcelée, sans poids lourd portant la parole de Moscou. Igor Dodon, ancien président engagé dans le rapprochement russo-moldave, s’est rangé derrière Alexandr Stoianoglo, un indépendant. Il a rassemblé 26% des voix au premier tour des élections. Les candidats ouvertement favorables à la Russie sont loin derrière.

Moscou a priorisé ses objectifs : en priorité, faire gagner le « non » au référendum ; en second, booster l’opposition dans l’espoir, peut-être, de faire battre la présidente le 3 novembre. Le premier a échoué, de très peu (moins de 15 000 voix d’écart), et le second reste atteignable : la distance entre Sandu et Stoianoglo s’avère plus courte que prévue.

L’atout de l’ingérence russe : l’aversion à la perte

La clef de cette opération ? Éviter de parler de la Russie. Vous avez bien lu : l’analyse des récits portés par les acteurs pro-russes en Moldavie montre qu’ils consacrent peu d’effort à défendre le rapprochement russo-moldave. Comment l’expliquer ?

La Russie a étudié le terrain : les sondages montrent des Moldaves pessimistes et préoccupés par l’économie et la corruption. Peu voient la Russie comme une solution, considérée comme un partenaire moins important que la Roumanie. Militairement, la Russie est perçue comme une menace par près de la majorité des Moldaves, qui ne sont pas non plus convaincus par l’OTAN. La sacro-sainte neutralité constitutionnelle est plébiscitée.

Interrogé sur la prochaine élection présidentielle du 20 octobre, 60 % des adultes ont déclaré qu’il était très probable qu’ils votent, tandis que 30 % ont déclaré qu’il était assez probable qu’ils votent pour un total de 90 %.

La stratégie consiste alors à utiliser un biais cognitif et comportemental très adapté à la société moldave : l’aversion à la perte. Beaucoup de Moldaves craignent davantage de perdre ce qu’ils ont qu’ils n’espèrent voir leur situation s’améliorer en choisissant un camp : UE & OTAN, ou Russie.

Le récit russe est tout trouvé : “l’UE et Sandu vont vous faire perdre…”

  • “…votre neutralité” : Maia Sandu, accusée de soutien secret à l’OTAN, transformerait les pâturages moldaves en charniers.
  • “…votre agriculture” : historiquement au cœur de l’économie moldave, elle serait sacrifiée par l’Europe et le pouvoir corrompu.
  • “…vos valeurs” : la religion orthodoxe et la famille traditionnelle seraient en danger de mort face aux valeurs occidentales « décadentes. »
  • “…la cohésion de votre pays” : l’équilibre entre communautés, notamment russophones et roumanophones, menacerait d’éclater à cause d’une politique de discrimination anti-russe.
  • “…vos libertés” : par une pirouette bien connue de la propagande, interdire des canaux d’ingérence étrangère est dénoncé comme une violation des libertés.

Gagauznews.com et Noi.md relayant des messages relatifs à la perte de neutralité et des valeurs traditionnelles (trad. automatique du russe vers l’anglais).

La bataille des médias : une galaxie numérique pour contourner les sanctions

Avant que ces messages pro-russes atteignent les Moldaves, il faut d’abord des médias sous contrôle. C’est tout l’objectif du Kremlin. La Russie peut compter sur son champion, Ilan Shor, homme politique et oligarque, poursuivi par la justice moldave et exilé à Moscou. Depuis plusieurs années, celui-ci a lancé une campagne de rachat de médias, notamment des télévisions qui rediffusaient en Moldavie des émissions russes. L’État moldave a contre-attaqué et suspendu, depuis 2022, les licences de diffusion de compagnies possédées par ou liées à Shor. Cependant, plusieurs ont réorienté leur activité vers le journalisme web et les réseaux sociaux, notamment les “vaisseaux amiraux” Primul In Moldova (qui reste active sur Facebook, Telegram et YouTube) et TV6 (qui publie sur Facebook, Telegram et son site).

Primul in Moldova et TV6, deux chaînes de TV suspendues mais actives sur internet (trad. automatique du russe vers l’anglais).

Ces chaînes rejoignent d’autres acquisitions de l’oligarque dans la presse en ligne, notamment KP.md (pour Komsomolskaya Pravda v Moldove), version locale indépendante du journal russe Komsomolskaya Pravda, lui aussi utilisé comme tribune au « récit de la perte ».

KP.md, racheté par Shor, est la version moldave du média russe éponyme (trad. automatique du russe vers l’anglais).

Cette emprise médiatique s’étend à un réseau de figures politico-médiatiques proches, qui dirigent ou contrôlent des médias à la ligne éditoriale pour le moins explicite. Parmi eux, 1984.md successeur de Cenzura (censure), site tenu par une cadre du parti « Chance », affilié au bloc de la Victoire d’Ilan Shor. On en trouve également parmi les médias gagaouzes, avec Gagauznews.com, recréé des cendres de Gagauznews.md suspendu par les autorités, et contrôlé par le dirigeant de l’Union du Peuple de Gagaouzie, parti régional soutenu par Shor. En 2022, ce même média avait été visé par une enquête de police pour ingérence étrangère, conduisant à l’expulsion de son rédacteur en chef, le journaliste russe Nikolai Kostyrkin.

Gagauznews et 1984.md, deux médias contrôlés par des figures politiques proches de Shor (trad. automatique du russe vers l’anglais).

On trouve également des traces de financement par Shor du site moldave de Sputnik, agence médiatique russe qu’on ne présente plus. Aussi suspendue par les autorités, la rédaction continue de publier sur le portail moldave du site global Sputniknews.com. Les messages de Sputnik et d’autres sources d’information russes irriguent ensuite les réseaux moldaves par la messagerie Telegram, où ils sont repris non seulement par les chaînes des médias déjà cités, mais aussi par un réseau de chaînes anonymes très actives, parmi lesquelles WTF Moldova ou Pridnustrovets (« le Transnistrien »). Des chaînes très connectées les unes aux autres et publiant quasiment toutes en russe et qui pourraient, selon une enquête de DFR Labs, être administrées/animées depuis l’étranger.

Pridnustrovets et WTF Moldova?!, deux chaînes Telegram anonymes, relais des narratifs russes (trad. automatique du russe vers l’anglais).

L’ingérence s’est nichée jusque dans les boîtes mail : une enquête de la société Check Point révèle une campagne de diffusion ciblée de fausses informations et faux documents reprenant largement le récit que nous avons décrit précédemment. Parmi les document envoyés vers les boîtes mail de fonctionnaires moldaves, une fausse circulaire européenne recommandant de lever le drapeau LGBT sur les bâtiments publics 12 jours de l’année.

La bataille de l’argent : une armée de bots pour acheter des votes

100 millions de dollars. C’est la somme d’argent qu’aurait dépensé la Russie depuis le début de l’année 2024 afin d’influencer l’issue du scrutin.

D’après les autorités moldaves, le 2 septembre, 15 millions de dollars (beaucoup plus d’après Shor) auraient été transférés depuis la Russie à 130 leaders locaux moldaves. Après avoir prélevé leur commission, ils devaient payer des “activistes” (entre 100 et 300€ par mois en moyenne) pour recruter des “sympathisants”, eux mêmes rémunérés (entre 50 et 100€ par mois) pour leur vote et leur participation à des manifestations et actions militantes. 130 000 personnes auraient été impliquées dans ce mécanisme d’achat de militantisme et de voix.

Pour opérer ces transferts sans se faire prendre la main dans le sac, les sympathisants et activistes devaient ouvrir des comptes auprès de la banque d’État russe Promsvyazbank. Compliqué ? Même pas : tout était fait à leur place, après envoi de leurs informations et documents personnels à un réseau de chatbots sur Telegram.

Les autorités moldaves ont fait supprimer de nombreux bots Telegram, mais visiblement pas assez. Une rapide recherche permet d’en retrouver. Il suffit d’inscrire le nom d’une ville moldave – comme Comrat ou Vulcanesti – ou d’un secteur de la capitale comme Rîșcani, suivi du mot “bot”. Plusieurs bots Telegram s’affichent, tous sont conçus sur le même modèle, proposant de guider l’utilisateur dans sa création de compte bancaire en ligne.

“What can this bot do? Ce bot a été créé spécifiquement pour les habitants de Riscani. Cela vous aidera à ouvrir facilement un compte bancaire en ligne. Il est important de suivre attentivement chaque étape et de soumettre les bons documents. Ensuite, tout se passera rapidement et sans erreur. Commençons !”

Nous avons décidé de lancer la conversation avec l’un de ces bots, créé pour les militants de la ville de Comrat.

“Bonjour. Si vous êtes ici, c’est que vous souhaitez devenir Volontaire de la Victoire [bloc politique de la Victoire dirigé par Ilan Shor], participer au projet ANO Eurasia et contribuer au développement de la Moldavie. Les volontaires devront accomplir des tâches importantes et significatives :

  • effectuer un travail d’explication auprès des citoyens ;
  • participer à des réunions avec le représentant de l’ANO « Eurasia » ;
  • maintenir le contact téléphonique avec les représentants d’ANO « Eurasia » ;
  • exprimer votre opinion en participant à des sondages hebdomadaires, répondre aux nouvelles dans le Telegram ;
  • recevoir et distribuer des documents imprimés et électroniques liés aux buts et objectifs du travail d’explication de l’intégration dans l’espace économique eurasien ;
  • participer une fois par mois à des événements/activités/réunions/conventions/forums en tant que représentant officiel de l’ANO « Eurasia » ;
  • publier des messages sur les réseaux sociaux en rapport avec les activités de mise en œuvre du contrat.

Pour l’accomplissement de ces tâches à la fin du mois, vous recevrez des bonus sur votre compte. Pour participer au projet, vous devez vous inscrire. Si vous êtes prêt, cliquez sur le bouton « Commencer ».”

“Pour vous aider au mieux, le robot recueille des données personnelles. Ne vous inquiétez pas ! Elles ne sont publiées nulle part et sont stockées en toute sécurité. Des tiers ne pourront pas les obtenir.

Le robot aura besoin d’obtenir :

  • les détails de votre passeport ;
  • un numéro de téléphone ;
  • des données de localisation ;
  • une image de votre visage.

En utilisant le robot, vous consentez à la collecte, à l’utilisation et au stockage de vos données (voir notre politique de confidentialité (https://evrazia.su/docs/ps.pdf). Si vous êtes d’accord, cliquez sur le bouton « Approuver ».”

Les chatbots Telegram mentionnent à plusieurs reprises le nom de l’ONG Evrazia. Celle-ci rassemblerait l’ensemble des « activistes » et « sympathisants » moldaves et servirait de canal de diffusion des consignes.

Cette ONG créée en avril 2024 dont le but déclaré est de donner vie à un espace civilisationnel eurasiatique alternatif à l’Occident. À la tête d’Evrazia (au nom de domaine en .su, pour « Soviet Union ») : une proche de longue date de Shor, une députée de la Douma et cadre du parti Russie Unie. L’OCCRP qualifie Evrazia de vecteur de propagande anti-occidentale et d’outil d’ingérence russe, notamment par le biais du financement illégal d’achat de voix.

La bataille de la rue : des agitateurs (dé)formés par Wagner

En octobre 2024, quelques jours avant les élections, la police moldave a révélé que de jeunes moldaves s’étaient rendus en Russie et dans les Balkans afin de suivre des formations à la déstabilisation par des membres des sociétés militaires privées russes Wagner et Ferma.

D’après les services de renseignement moldaves, les coordinateurs de ces formations seraient Konstantin Goloskokov, cadre du groupe de jeunes « Nashi » contrôlé par Vladislav Surkov, idéologue proche de Poutine et ayant déjà agi à l’étranger, notamment en Estonie. Le second, Mikhail Potepkin, dirige la société minière Meroe Gold qui opère au Soudan au service de la SMP Wagner. Il serait par ailleurs directement lié à l’organisation russe « Ferma », sur laquelle peu d’informations sont disponibles en sources ouvertes.

En juin 2024, une centaine de jeunes moldaves ont été formés dans les environs de Moscou à des techniques de déstabilisation. Le prétexte utilisé pour se rendre en Russie était la participation au programme culturel et touristique de l’ONG Evrazia. Un prétexte réutilisé en septembre et octobre, pour former 300 jeunes Moldaves aux techniques de guérilla, cette fois en Serbie et Bosnie-Herzégovine. L’objectif à terme était que ces jeunes sèment le désordre et incitent à la violence dans le cadre de manifestations anti-Sandu et anti-UE en Moldavie. Ces différents stages auraient été financés par Ilan Shor par l’intermédiaire de l’ONG Evrazia.

Des cadres du mouvement Next Generation auraient participé aux formations à la déstabilisation. Mouvement de la jeunesse lié au parti Renaissance, membre du bloc de la Victoire.
Dans la vidéo diffusée par la police moldave, une capture d’écran montre un message, au sein d’une discussion de groupe, d’un individu qui semble occuper un rôle central dans l’organisation des formations.

« Les gars, bonjour à tous ! Nous vous attendons tous dans ma chambre 2040 ! Faites la queue et entrez dans cette chambre un par un ! C’est le 20e étage ! La distribution s’arrête à 20h30 précises. Si vous êtes en retard, c’est fini. »

A partir de l’aperçu de son image de profil, ce message peut être attribué à Tomas Mavrogeni, l’un des leaders du mouvement Next Generation, confirmant le rôle moteur de ce mouvement dans les formations conduites par les instructeurs russes.

Tomas Mavrogeni, cadre de Next Generation et impliqué dans les formations de jeunes activistes moldaves en Russie.

Cette recension de messages, méthodes et canaux d’influence, aussi pléthorique soit-elle, n’est pas exhaustive. Il ne s’agit que d’un aperçu d’une menace de plus en plus sophistiquée et de plus en plus assumée. Les spécificités de la société moldave et de ce contexte électoral sont, évidemment, à prendre en considération. Pour autant, on ne peut s’empêcher de voir en cette élection moldave un laboratoire, aux portes de l’Europe, des futures opérations d’ingérence électorale russe.