AFree : le réseau social africain made in Kremlin

Présentée comme un réseau social africain, l’application AFree cache en réalité un projet d’influence orchestré depuis Moscou. Enquête sur le « réseau social africain » du Kremlin.

AFree se présente comme un réseau social fait « par et pour les Africains » et une alternative aux géants occidentaux du numérique. Derrière cette vitrine panafricaine, l’application est pourtant conçue et pilotée par des acteurs russes proches du dispositif d’influence du Kremlin. Loin d’incarner un outil d’émancipation numérique, AFree apparaît comme un moyen servant à séduire la jeunesse africaine tout en diffusant les narratifs pro-Moscou. Comment ce projet s’est-il imposé sur le continent ? Quels relais locaux participent à sa promotion ? AFree est-il le nouveau « TikTok russe » pour l’Afrique ?

AFree : un réseau social africain ?

Avec plus de 100 000 téléchargements sur Google Play Store, AFree se présente comme une plateforme « de nouvelle génération » destinée à la jeunesse africaine. Supprimée du Google Play Store, l’application est toujours disponible sur l’App Store et sur plusieurs plateformes alternatives (sur le site officiel, APKPure…). Messagerie instantanée, création de groupes publics ou privés, visioconférences, diffusion de vidéos longues ou courtes à la manière de TikTok et réalité augmentée, l’application est un réseau social « tout-en-un ». Le branding, les campagnes publicitaires et les éléments visuels ont été conçus pour renforcer une image africaine. De son slogan – « The Pan-African Social Network of the new generation » – aux éléments de langage publicitaires, AFree insiste sur son ancrage africain et son caractère indépendant, « pour protéger de l’influence dominante des réseaux sociaux étrangers ». Il est impossible de créer un compte avec un indicateur téléphonique occidental.

Mais derrière cette vitrine séduisante, l’identité africaine d’AFree relève surtout d’un habillage marketing. D’après plusieurs médias africains, le réseau social n’est pas réellement conçu en Afrique : il est hébergé au Kirghizistan et développé par des ingénieurs russes et kirghiz. De plus, son application est publiée sur l’App Store par KAGANAT APK, OSOO, une entreprise de Bichkek – la capitale du Kirghizistan – dirigée par Zhyldyz Moldogazieva, une entrepreneuse kirghize.

Un mystérieux patron kirghiz et des liens vers Moscou

Par ailleurs, selon VIGINUM et plusieurs médias africains, le président d’AFree est Baktybek Temirbekovich Batyrkanov. Né en mai 1997 au Kirghizstan, il est diplômé en 2021 de l’Académie diplomatique du ministère russe des Affaires étrangères, une institution réputée pour former les cadres de l’influence de Moscou, et proche des services de renseignement russes. Lors de chaque événement de lancement du réseau social, il est intervenu par visioconférence, sans jamais être présent sur place. La direction et son infrastucture numérique d’AFree semble alors davantage proche de l’appareil d’influence russe que du continent africain.

Concernant l’infrastructure du site d’AFree, l’adresse courriel [email protected] renvoie à d’autres sites liés à des projets de cryptomonnaies ou à des structures peu transparentes, tels que indigo[.]zone ou encore arround[.]world. Ces sites sont hébergés sur des adresses russes, à Saint-Pétersbourg. De plus, les conditions générales d’utilisation précisent que l’application est soumise au droit russe et que les données personnelles des utilisateurs sont hébergées sur le territoire de la Fédération de Russie.

Une promotion orchestrée par le Kremlin

Selon VIGINUM, African Initiative serait impliquée dans le développement et la promotion d’AFree en Afrique. Présentée comme « un pont d’information entre la Russie et l’Afrique », l’agence de presse est composée de nombreux agents liés aux services de renseignement russes, rompus aux opérations d’influence, et est sous sanctions occidentales. Par exemple, le rédacteur en chef d’African Initiative, Artyom Koureïev, est sous sanctions européennes depuis décembre 2024 pour des activités d’influence au profit de Moscou et est accusé d’être proche des services de sécurité du Kremlin. Il aurait opéré dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est.

Toujours selon VIGINUM, l’application mobile AFree apparaît comme un projet non officiellement revendiqué d’African Initiative. Elle serait mise en avant par l’opération informationnelle russe « AI-FREAK », un mode opératoire utilisant l’intelligence artificielle générative pour créer et diffuser automatiquement de faux contenus en plusieurs langues. Cette opération, probablement conduite par un sous-traitant d’African Initiative, a notamment promu le réseau social, tout en dénigrant le géant du numérique Meta.

Des investigations complémentaires ont permis d’identifier un lien concret avec African Initiative : sur plusieurs photos de ses locaux, un tableau arborant le logo d’AFree et signé « от команды Fraimer Prod » (« de la part de l’équipe de Fraimer Prod ») a été observé. Fraimer Prod est une société russe de production audiovisuelle spécialisée sur l’Afrique, notamment dans les publicités et clips musicaux. L’analyse de ses réseaux sociaux montre qu’entre avril et mai 2024, la société a réalisé une publicité pour African Initiative, avec des clichés dévoilant les coulisses d’un tournage où plusieurs objets portaient le logo du réseau social.

Au Maroc, la promotion d’AFree a été assurée par l’agence Boldmars, qui a conclu des partenariats rémunérés dès décembre 2024. Une influenceuse affiliée à Boldmars a partagé un lien vers l’application et s’est rendue en Russie en juin 2025 pour participer à des initiatives visant à contrer la désinformation européenne. Elle a été vue devant les locaux de Perspective Sahélienne, association co-organisée par African Initiative, ainsi qu’au Global Digital Forum en Russie, où les symboles d’AFree et d’African Initiative étaient largement visibles. La mobilisation des relais locaux de la propagande russe en Afrique semble être le mode opératoire choisi par Moscou pour promouvoir l’application sur le continent.

Togo, Cameroun, Tchad… la promotion d’AFree, une affaire des relais pro-russes

Les lancements d’AFree dans chaque pays africain ont été organisés par des relais locaux proches de l’influence russe, parfois en lien direct avec African Initiative. Par exemple, le lancement d’AFree au Togo, le 29 mars 2025 à l’Université de Lomé, illustre l’implication russe dans la promotion de l’application sur le continent. Des relais pro-russes, parmi lesquels Innocent Kagbara, ancien sénateur et président du Parti démocratique panafricain, ont participé à l’événement et contribué à sa visibilité. Ces initiatives s’inscrivent également dans une stratégie éducative et culturelle plus large. En effet, Kagbara a mis en place les « Bourses d’Excellence Innocent Kagbara », permettant à des étudiants africains d’étudier en Russie, en partenariat avec l’Université technologique de l’État de Belgorod et ses liens avec d’autres universités africaines. La visite en février 2023 de l’ambassadeur russe Igor Evdokimov et l’installation d’un buste de Youri Gagarine sur le campus illustrent la proximité de ces liens.

Au Cameroun, AFree a été lancé le 29 juin 2024 à Douala lors d’une conférence de presse organisée à l’hôtel Eva par l’entreprise locale Kindak Advis SARL. L’application a été promue par Charles Maog, directeur général Afrique centrale d’AFree et lié à Kindak, aux côtés de Ngo Towada, présidente du comité d’organisation et responsable d’AFree au Cameroun, également proche de Kindak, ainsi que de Durang Biyong, responsable de la communication de l’entreprise. Kindak, qui a déjà mené plusieurs projets en Russie et dont les dirigeants participent régulièrement à des événements économiques et culturels russes, apparaît comme le relais central de la promotion d’AFree au Cameroun.

Partout où AFree se lance en Afrique, l’ombre de Moscou est visible. Au Tchad, l’application a été présentée le 5 juillet 2025 lors du Congrès des Nouveaux Ambassadeurs de bonne volonté du Club Russie–Afrique de l’Université d’État Lomonossov de Moscou. L’événement était soutenu par le Secrétariat du Forum de partenariat Russie–Afrique, la Faculté des processus mondiaux et la Fondation pour la diplomatie publique. Il a réuni plus de 150 participants, dont des étudiants africains et internationaux, des experts, des personnalités publiques et des représentants d’ambassades et de médias. Parmi ces médias, Russia Today a présenté et promu le réseau social.

L’objectif de Moscou avec AFree : un TikTok russe pour l’Afrique ?

Officiellement conçue « pour et par les Africains », l’application AFree promet un espace numérique de liberté et d’échange. Mais derrière cette façade, son déploiement en Afrique semble s’inscrire dans une stratégie d’influence plus large orchestrée par Moscou. À l’instar de TikTok pour Pékin, AFree sert d’arme de « guerre cognitive », selon le rapport intitulé « Cognitive Warfare » des chercheurs Bernard Claverie et François Du Cluzel réalisé pour l’OTAN en 2019.

Au-delà de l’influence, l’application pose la question de la surveillance. Conçue comme un outil « tout-en-un » – mêlant messagerie, vidéos, appels et flux d’information –, AFree fonctionne à la manière de WeChat en Chine. WeChat est une application très complète qui centralise des services de messagerie, d’achats et de services quotidiens. Cependant, la censure y est forte : toute critique du gouvernement ou mention d’événements sensibles comme Tian’anmen y est interdite. Cette centralisation permet de collecter une masse considérable de données personnelles, d’autant que ces données sont hébergées et soumises à la législation russe. Pour rappel, la loi fédérale russe 374-FZ oblige les « organisateurs de diffusion de l’information » à fournir l’accès aux information aux services de renseignement russes. Derrière ses promesses de protection, Moscou joue un double jeu : promouvoir un espace présenté comme libre, tout en se dotant d’un instrument de surveillance massive.

Cette prédation bénéficie de moyens considérables et illustre les ambitions de Moscou en Afrique. La promotion d’AFree passe par des campagnes de merchandising – allant jusqu’à distribuer des smartphones pour attirer les utilisateurs – le recours à des influenceurs, comme Miss Togo lors de son lancement à l’université de Lomé, ou encore la sous-traitance à des sociétés spécialisées. De plus, AFree s’implante dans des pays où l’influence russe n’est pas officiellement structurée, comme le Kenya ou la Namibie, et sert de relais là où Moscou n’a pas de partenariats étatiques établis.

Derrière AFree, c’est donc moins l’Afrique qui s’exprime qu’un Kremlin déterminé à imposer son récit, étendre son emprise et instrumentaliser un continent présenté comme partenaire, mais considéré comme terrain de conquête.

Cet article a été rédigé par DarkAthena, contributeur externe au Débunk Café, avec la participation à l’enquête de SONARROW et CrowINT.