Selon Yuri Bezmenov, ancien espion russe, 85% des ressources du KGB étaient consacrées à la guerre psychologique et à l’influence au sein des sociétés occidentales. Cette stratégie, n’a pas disparu avec l’URSS. La Russie a déployé, en Occident puis en Afrique et en Asie, un réseau d’institutions culturelles et éducatives, officiellement créées pour renforcer les liens entre la Russie et les pays d’accueil. Dans ce maillage, les “Maisons russes” sont les vitrines les plus connues. Epaulées par une machinerie financière complexe, elles cachent une stratégie d’influence dirigée vers les sphères médiatiques, politiques, académiques et culturelles des pays ciblés.
Pour comprendre le rôle de chaque entité, il est utile de recourir à une analogie. Imaginons une secte : comme toute secte, celle-là survit grâce au principe de l’embrigadement. Dépouillés de leur individualité, les membres ne s’identifient plus que par leur appartenance à la secte. Dans la stratégie russe, ce rôle revient à la Fondation Russkiy Mir (“Monde russe”).
Russkiy Mir : imposer l’idée d’une famille unie
Fondée en 2007 par décret de Vladimir Poutine, la Fondation Russkiy Mir a pour mission d’incarner le concept éponyme : le “monde russe”. L’dée qu’il existerait un espace commun dépassant les frontières de la Russie, unifié par une langue. Et quand la langue n’y est pas, par une culture et des valeurs dont la foi orthodoxe. Derrière ce principe idéologique, il y a l’idée que les peuples du “monde russe” ne peuvent être ailleurs que dans le giron de la Russie : c’est leur seule identité.

Derrière une façade de rayonnement, Russkiy Mir est le bras armé de cette vision impérialiste qui commence dès le plus jeune âge. A travers ses « Centres russes » et structures partenaires, elle investit dans des écoles russophones en Moldavie, Serbie, Kazakhstan ou encore dans les pays Baltes, utilisant comme supports de cours des documents révisionnistes qui glorifient l’URSS. Ces cours qualifient l’annexion des États Baltes en 1940 de « réunification légitime », présentent la guerre en Ukraine comme une « opération de libération » et omettent le Pacte Molotov-Ribbentrop. En Serbie, ils exaltent une alliance historique avec Moscou, accusant l’Occident de trahison ; une référence au Kosovo.
Dans ce récit du “monde russe”, une idée est omniprésente : ses enfants, les “compatriotes”, seraient opprimés et devraient être protégés. Dans les États Baltes, Russkiy Mir finance des organisations comme le Congrès des Russes de Lettonie et le Centre d’études baltiques en Estonie. Fer de lance de la dénonciation de « discriminations » contre les russophones, ils cherchent à saper la légitimité des gouvernements locaux. Ces groupes collaborent avec des médias russes comme Baltnews (lié à Russia Today) et Sputnik Lettonie, amplifiant des discours anti-UE et anti-OTAN.
Depuis le printemps 2022, le portail d’information de Russkiy Mir alimente le récit d’une russification “bénéfique” des territoires occupés en Ukraine, miroir d’une Europe hostile aux “compatriotes” russes. Un concept-clé dont la définition est intentionnellement floue. Nous y reviendrons.

Revenons à notre analogie : le portrait de la secte comme famille unie et solidaire, nécessaire à l’embrigadement, est dressé. Place à un autre levier indispensable à la secte : présenter sa cause comme noble afin de masquer son emprise. C’est le rôle de Rossotrudnichestvo et de ses “Maisons russes”, qui ont pignon sur rue partout dans le monde.
Rossotrudnitchestvo : la cause humanitaire pour justifier la guerre
Rossotrudnitchestvo, agence fédérale fondée en 2008 par décret de Dmitri Medvedev sous la tutelle du ministère russe des Affaires étrangères, se présente comme un vecteur de rayonnement : sa mission est de “renforcer l’influence humanitaire de la Russie dans le monde”. L’agence est représentée “dans 71 pays” au travers des “Maisons russes”. Elles peuvent être des antennes de la maison mère ou des associations locales partenaires avec l’Etat russe. Un concurrent d’USAID ou de l’AFD ? On en est loin.

Des affaires antérieures à l’invasion de l’Ukraine avaient révélé l’infiltration des Maisons russes par des agents du renseignement. L’intérêt ? Déguiser des opérations de sabotage : en République tchèque, la Maison russe de Prague a été impliquée dans un réseau d’espionnage démantelé en avril 2021, entraînant l’expulsion de 18 diplomates russes. Les services de renseignement tchèques (BIS) ont lié cette structure à l’explosion d’un dépôt de munitions à Vrbetice en 2014, visant à perturber des livraisons d’armes à l’Ukraine. En Afrique, ce n’est pas tant le renseignement qui infiltre les Maisons russes que les cadres de Wagner : Dmitry Sytyi est en charge de celle de Bangui (Centrafrique), partenaire de Rossotrudnichestvo.
Depuis 2022, Rossotrudnichestvo montre un nouveau visage : sa vocation “humanitaire” est maintenant tournée vers la légitimation de la guerre. Ses missions dans le Donbass servent à alimenter le récit d’une crise humanitaire due aux “crimes de guerre” du régime “nazi” de Kiev ; la Russie étant prétendument mobilisée pour l’évacuation et la protection des civils. Ce n’est pas tout : depuis février 2022, l’organisation a intensifié sa communication, utilisant massivement un même message pour justifier son action, celui des “compatriotes” russes en danger.

Ce concept, pilier de la propagande russe, est employé par Russkiy Mir depuis de nombreuses années. Qui donc sont ces “compatriotes” à défendre et quel est leur rôle ?
Le VKSRS et ses KSRS : transformer les “compatriotes” en agents
Les “compatriotes” ne se limitent pas aux ressortissants russes. Le droit russe étend la définition aux “peuples résidant historiquement sur le territoire de la Fédération”, aux peuples qui “ont choisi de se lier spirituellement, culturellement et légalement” à elle et à leurs descendants. Les “compatriotes” englobent la diaspora comme les russophones, même historiquement établis hors de Russie. Ces “compatriotes à défendre” auraient donc des devoirs vis-à-vis de la Russie.
Revenons à la secte : une fois embrigadés, les membres sont poussés à agir au nom de la secte. Le bras armé de cette transformation des “compatriotes” en agents fidèles est le Conseil Mondial de Coordination des Compatriotes Russes vivant à l’étranger (VKSRS).
Le VKSRS coordonne un réseau d’une centaine d’associations locales, les KSRS, à travers le monde, dédiées au soutien des “compatriotes”. En apparence, il s’agit d’encourager des patriotes à s’entraider, à préserver leur culture et à commémorer leur histoire. Cela passe notamment par le Régiment immortel, mouvement de commémoration transformé en démonstration nationaliste soutenant la guerre en Ukraine. En réalité, ce réseau est un instrument du Kremlin pour déguiser ses opérations d’ingérence et de renseignement en initiatives citoyennes : quand Rossotrudnichestvo fonctionne de haut en bas, le VKSRS part de la base.

En Estonie par exemple, le coordonnateur du KSRS a été expulsé en 2023 après que le KAPO (service de renseignement estonien) a établi son rôle dans des campagnes de désinformation. A Tallinn, il organisait des événements « culturels » financés par des institutions russes, alimentant un récit de persécution des russophones estoniens. Les médias russes Baltnews et Sputnik Estonia s’en faisaient les relais. Aux Etats-Unis encore, Elena Branson l’ex-directrice du KSRS américain (non-déclarée comme agent étranger) et fondatrice du Russian Center de New York, a été inculpée pour ingérence étrangère en 2022. Derrière sa campagne “I Love Russia”, qui visait à promouvoir la culture russe auprès des jeunes Américains, se cachait une démarche de recrutement. Pour la financer, elle aurait reçu 173 000 dollars entre 2013 et 2019. En 2024, le FBI arrête Nomma Zarubina, proche de Branson et investie dans le KSRS, pour espionnage au profit du FSB.
En effet, les services de renseignement russes ne sont jamais loin de ces initiatives, et leur investissment s’est accru à mesure que la tension montait en Ukraine. En République tchèque, le directeur du KSRS de Prague a attiré l’attention des autorités tchèques en y organisant des manifestations en 2021 et 2022, mobilisant des militants pour dénoncer le soutien à l’Ukraine et prôner un rapprochement avec Moscou, Selon le BIS (service de renseignement tchèque), son profil de militant associatif dissimulait des liens avec des diplomates russes expulsés en 2021, ainsi qu’une implication dans des opérations d’espionnage sur les armées tchèques et leur rôle dans l’OTAN. En Allemagne, Sergey Cherkasov, un officier clandestin du GRU opérant sous la fausse identité brésilienne de Victor Muller Ferreira, a tenté d’infiltrer la Cour pénale internationale (CPI). Pour cela, il exploitait des contacts au sein des KSRS pour recueillir des informations sensibles et tisser des liens avec des diplomates et experts en droit international. Arrêté en 2022 aux Pays-Bas, il transmettait des données sur les enquêtes de la CPI concernant les crimes de guerre en Ukraine, visant à perturber les processus judiciaires au profit de Moscou.
Un levier de fonctionnement de la secte manque à l’appel : sa dimension financière. Il s’agit tout d’abord de financer les activités de la secte en contournant les circuits traditionnels, et à attirer de nouveaux membres en les endettant. Ces deux missions incombent respectivement à Pravfond, tourné vers les fameux “compatriotes”, et au Fonds Gortchakov.
Pravfond et le Fonds Gortchakov : tenir la bride grâce à l’argent
Décrite comme une organisation d’aide juridique et de défense des libertés, Pravfond (Fondation pour le Soutien et la Protection des Droits des Compatriotes Résidant à l’Étranger), créé en 2012, est un rouage clé du financement des réseaux d’influence russes à l’étranger. Il est soutenu par le ministère des Affaires étrangères et Rossotrudnichestvo.
De nouveau, un visage humanitaire cache un financement d’activités de propagande, voire de renseignement tout court. Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, Pravfond a financé les médias Golos.eu et Euromore, deux entités colocalisées à Bruxelles, dont l’ambition était de reprendre le flambeau de RT et Sputnik, médias suspendus dans l’Union européenne. C’est un bel exemple d’initiative portées par les “compatriotes” (au sens large) : derrière Golos et Euromore, on trouve la fondation Rusfuture de Youriy Kot, un ukrainien pro-russe. Ces initiatives ne sont que la partie émergée de l’iceberg : le service de sécurité estonien a établi les liens entre Pravfond et au moins deux directions du renseignement russe, le FSB (sécurité extérieure) et le GRU (renseignement militaire).
Coordonnée avec Pravfond, une autre organisation utilise le levier financier pour infiltrer les élites universitaires : le Fonds Gortchakov, énième ONG créée par décret du Kremlin, en 2010. Le Fonds marche sur deux jambes : il organise des évènements d’échange universitaire et distribue des bourses pour des projets présentant un intérêt pour la Russie. Sa priorité : les travaux qui valident la vision du monde du Kremlin.

Initialement tourné vers le proche voisinage de la Russie, le Fonds Gortchakov a étendu son périmètre d’action. Par son financement, il a notamment cherché à influencer les « Potsdam Meetings » réunissant des représentants des élites politiques et académiques russes et allemandes, espérant assouplir les sanctions contre Moscou après l’annexion de la Crimée. Le Fonds mise aussi sur les régions où la Russie fait encore (ou faisait) figure de partenaire : les « Dialogues russo-arabes » à Damas en 2021, financés par le Fonds, ont promu la Russie comme partenaire stratégique, et servi de canal de recrutement d’élites locales. Même chose en Chine : une école d’été du Fonds Gortchakov, organisée avec l’Université de Pékin en 2023, a exposé des chercheurs chinois à des narratifs russes sur l’Ukraine.
Le voisin de la belle-soeur du cousin : des intermédiaires pour contourner les sanctions
Malgré les sanctions imposées dès 2014, puis renforcées en 2022, la Fondation Russkiy Mir, Rossotroudnitchestvo, le Fonds Gortchakov ou encore Pravfond continuent leurs activités. L’Union européenne et les États-Unis ont ciblé ces réseaux avec des mesures précises : gel des avoirs et interdiction de transactions pour ces entités, interdictions de visa pour des figures comme Evgueni Primakov (directeur de Rossotroudnitchestvo), Vyacheslav Nikonov (président de Russkiy Mir) et Leonid Sloutsky (acteur clé du Fonds Gortchakov).
Pourtant, la plupart de ces organisations sont plus offensives qu’avant 2022. Pourquoi ? La parade du soft power russe, qui fonctionne encore aujourd’hui, est la technique de l’oignon. Comme un internaute utilisant plusieurs proxies pour masquer ses traces, l’État russe élabore des opérations reposant sur de multiples intermédiaires, camouflant les liens entre les exécutants et les entités sanctionneés. Pour retrouver notre secte, cela revient à envoyer le voisin de la belle-soeur du cousin d’un membre pour exécuter les basses besognes. Parfois, une seule couche suffit : la plupart des Maisons russes continuent d’agir en Europe, malgré la sanction de Rossotrudnichestvo par les pays-hôtes.
Ces trois dernières années, l’autre guerre menée par la Russie s’est accélérée : l’Ukraine, comme un évadé connaissant mieux que quiconque le fonctionnement de la secte, nous alerte ; elle est devenue la cible prioritaire du soft power du Kremlin. Profitant d’un effet de diversion, ses soldats agissent sous les yeux d’une Europe en état de sidération. Faut-il se résigner ? Non. Ces dernières semaines, l’Azerbaïdjan (pourtant proche de la Russie) puis la Moldavie ont donné une piste à suivre : en guise de riposte à une activité russe jugée hostile ou hypocrite, ils ont mis fin aux activités des Maisons russes installées dans leur capitale – après tout, leur fonction officielle n’est-elle pas diplomatique ? En avance, la Roumanie avait agi dès 2023.

Même sans être ministre, chacun, à son échelle, peut apporter sa pierre à l’édifice. Le soft power russe profite du fait que nous regardons ailleurs ? Ramenons notre regard dans la bonne direction. Pour un journaliste, un chercheur, un OSINTer ou parfois un simple curieux, il est rarement difficile de trouver le lien entre une initiative aux intérêts douteux et une organisation sous sanctions. Encore faut-il chercher au bon endroit. On s’y met ?




