Les marches du Régiment immortel, nées comme un hommage populaire aux héros de la Seconde Guerre mondiale, sont devenues un outil de mobilisation du Kremlin. Au fil des ans, contre l’esprit de ses créateurs, ce mouvement commémoratif s’est mué en un vecteur de propagande belliciste, servant le narratif du pouvoir, en particulier depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Comment cette initiative citoyenne est-elle devenue un rouage de la stratégie d’influence de Moscou ? Quelles en sont les manifestations à l’étranger ? Enfin, pourquoi certains pays commencent-ils à interdire ces marches et leur symbole, le ruban de Saint-Georges ?
Une démarche citoyenne récupérée par le Kremlin
Le Régiment immortel (Бессмертный полк) naît au début des années 2010, en tant qu’initiative citoyenne portée par trois journalistes de Sibérie : Sergey Lapenkov, Sergey Kolotovkin et Igor Dmitriev. Leur projet ? Ramener les habitants dans les rues à l’occasion des commémorations de la victoire contre l’Allemagne nazie. L’idée était louable : pour des raisons démographiques évidentes, les cortèges de vétérans se clairsemaient. La première marche officielle a lieu le 9 mai 2012 dans la ville de Tomsk, en Sibérie. Le succès est immédiat. L’événement se revendique apolitique, non commercial et indépendant de l’État, centré sur le souvenir familial. Dès l’année suivante, des marches similaires sont organisées dans des dizaines de villes russes, mais aussi pour la première fois à l’étranger (Ukraine, Kazakhstan, Israël…).
Ce qui n’était au départ qu’une initiative privée et informelle va être rapidement récupéré par le pouvoir. Face à l’engouement populaire, les autorités russes s’emparent du projet. Dès 2015, le Régiment immortel est intégré aux célébrations officielles du 9 mai à Moscou. Après le défilé militaire, une immense procession traverse la Place Rouge, menée par Vladimir Poutine lui-même, portant le portrait de son père vétéran. Le mouvement bascule dans une autre dimension. De spontané et citoyen, il devient institutionnel et étroitement associé à la politique du Kremlin. Le message est clair : commémorer la victoire de 1945 relève désormais du devoir patriotique et sert la vision idéologique du Russkiy Mir (« monde russe »).

Les autorités encouragent la participation de tous les âges, y compris des enfants en uniforme d’époque. De l’hommage aux anciens, l’évènement devient une ôde à la militarisation de la société russe et particulièrement de la jeunesse. En parallèle, une tournure révisionniste s’impose : l’objectif, exprimé dès 2015 par les organisateurs, est de « défendre une vérité historique« . Comprendre : la vérité du Kremlin, face à une déformation attribuée aux Occidentaux. Il était essentiel pour Moscou d’imposer sa version de l’Histoire, juste après l’annexion de la Crimée et la tentative de mainmise sur le Donbass. Dans ce contexte, la guerre cessait d’être simplement commémorée, mais devait être glorifiée.
Incarner le soutien à l’invasion de l’Ukraine
Naturellement, cet accaparement du mouvement atteint son paroxysme après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Les commémorations du 9 mai prennent alors une coloration ouvertement propagandiste. Le pouvoir russe assume un lien entre la « Grande guerre patriotique » et ses guerres contemporaines. Le parallèle était alors tendancieux ; il est devenu systématique. Selon le récit officiel, il y a une continuité entre le combat historique contre le nazisme et la décision d’envahir l’Ukraine.
Dès avril 2022, les fondateurs publient un communiqué de dénonciation. Leur projet, répètent-ils, est « non étatique » et « étranger à toute idéologie ». Trop tard, leur mouvement leur a déjà échappé. Dépassés par cette dénaturation de grande ampleur de leur projet par l’Etat, ils décident de se désolidariser des marches du Régiment immortel. Le projet se limite à une oeuvre de mémoire des vétérans. Le site du mouvement originel du Régiment immortel reste actif, mais se consacré à cette commémoration, dénuée de tout message politique.

Le Régiment immortel doit servir ce récit. Dans les cortèges, les portraits de soldats russes tués dans le Donbass ou en Ukraine commencent à apparaître aux côtés des héros de l’Armée rouge, si bien que l’Etat systématise la pratique. Sur le site du Régiment immortel de Russie – non pas celui créé par les fondateurs, mais celui administré par l’Etat -, « l’opération militaire spéciale » est ajoutée dans la chronologie des batailles commémorées par le mouvement. Une frise qui frise l’immoralité. Interviewés après les marches du Régiment immortel de 2022, les fondateurs déplorent une organisation « artificielle » par l’Etat et une dérive « dangereuse ».


Ce glissement inquiétant n’a pas échappé aux observateurs indépendants, y compris dans le voisinage proche de la Russie, marqué par la mémoire soviétique. « La guerre [en Ukraine] a clairement eu un impact, montrant comment des récits peuvent être détournés en outils de propagande. Ils sont utilisés pour justifier des idées revanchardes en invoquant le parcours héroïque de nos ancêtres », analyse par exemple l’activiste civique kazakhstanais Alnur Ilyachev, très critique à l’égard de ces marches.
Un affichage des réseaux d’ingérence russe à l’étranger
En situation d’isolement après l’invasion de l’Ukraine, le Kremlin comprend le potentiel de ces marches patriotiques. Des « Régiments immortels » sont exportés dans des dizaines de pays, notamment là où existe une diaspora ou une influence culturelle russe, mais pas seulement. Présentées comme des commémorations apolitiques et ouvertes à tous, ces manifestations sont téléguidées par les autorités russes ou leurs émanations.
Soyons clairs : le « Régiment immortel » à l’étranger n’est jamais un événement spontané de volontaires de la diaspora. Il est initié, porté, piloté par des entités d’influence affiliées à l’Etat ou partenaires des ambassades, opérant sous couverture culturelle. En pratique, ce sont les ambassades de Russie, les Centres russes pour la science et la culture (RCSC) – vitrines de l’agence Rossotroudnitchestvo – et les Centres de coordination des compatriotes russes à l’étranger (KSRS) qui orchestrent ces marches commémoratives. La Fondation “Russkiy Mir” (le « Monde russe »), dédiée à la diffusion de la vision du monde du Kremlin, veille à la cohérence de ces marches. Pravfond, caisse noire liée aux services de renseignement, apporte son financement.
Comme nous l’avons développé dans un précédent article, ces entités servent de vitrines présentables aux missions d’ingérence du Kremlin. Depuis sa récupération par le pouvoir en 2015, on ne compte plus les « petites mains » du Régiment immortel se révélant être des sources, contacts et hommes de main du renseignement russe à l’étranger. Si vous pensez que la guerre en Ukraine a mis un terme à ce double jeu, détrompez-vous. Citons trois exemples on ne peut plus récents :
- Au Danemark, l’administratrice du mouvement Irina Petersen a été arrêtée en 2024 pour avoir reçu 45 000 euros de Pravfond.
- La même année, le FBI américain a également arrêté Nomma Zarubina, du Conseil de Coordination des Compatriotes russes (KSRS) à New York et organisatrice locale du Régiment immortel, pour avoir renseigné le FSB sur les réseaux d’opposition russe en exil.
- L’Estonien Allan Hantsom, militant pro-russe néo-nazi, organisait lui aussi les marches commémoratives du 9 mai avant d’être arrêté pour avoir vandalisé, au printemps 2024, la voiture du ministre de l’intérieur, en service commandé pour le GRU (renseignement militaire).


Pire, certains organisateurs sont eux-mêmes des agents clandestins sous fausse couverture :
- Un dénommé Petras Taraskevicius, ressortissant lituanien très investi entre 2019 et 2020 dans le Régiment immortel et l’animation des « compatriotes russes », s’est révélé être Pyotr Chagin, agent du FSB infiltré.

Un rejet croissant des marches et de leur ruban orange et noir
Largement tolérées, ces marches commencent à déclencher des questionnements voire du rejet. Ces démonstrations suscitent l’inquiétude des autorités et sociétés civiles d’Europe de l’Est, pour qui le drapeau rouge à l’étoile et le ruban orange-noir ne représentent pas la libération. Plusieurs pays ont commencé à restreindre, voire interdire ces manifestations, surtout depuis que la guerre en Ukraine a mis en lumière leur portée propagandiste.
La Suède a offert un exemple frappant en 2023 : informées de la tenue prévue d’un rassemblement du Régiment immortel à Stockholm, le 9 mai, les autorités suédoises ont exprimé de vives préoccupations. Le ministre de l’Immigration Johan Forssell s’est publiquement indigné en apprenant que ce cortège pro-russe impliquait des figures au passé douteux – dont un ex-néo-nazi suédois converti au poutinisme. Le ministre a rappelé que « les liens avec des organisations extrémistes constituent un motif suffisant pour refuser un permis de séjour […] Nous n’avons pas à offrir l’asile à quiconque représente une menace pour l’ordre public ou la sécurité ». Cette réaction, motivée par des risques pour l’ordre public, illustre une méfiance grandissante vis-à-vis du Régiment immortel, perçu comme une opération d’ingérence étrangère.
Autre cas significatif, celui du Kazakhstan. Généralement proche de Moscou, l’ex-république soviétique prend de plus en plus ses distances. Le Régiment immortel est l’une des pommes de discorde qui l’explique. Dans ce pays d’Asie centrale, les marches du Régiment immortel attiraient autrefois des milliers de participants dans les grandes villes. Or, depuis 2022, les autorités kazakhstanaises ont restreint puis interdit ces défilés, invoquant officiellement des problèmes logistiques et sécuritaires. Le gouvernement du Kasakhstan a signifié son inconfort envers ce levier d’influence politique piloté par Moscou. Dès 2022, il fait remplacer le traditionnel ruban de Saint-Georges, orange et noir, par des symboles nationaux kazakhstanais dans ses commémorations. Enfin, en 2023 et 2024, les municipalités du Kazakhstan refusent toute marche commémorative sur la voie publique. Cette mise en sourdine du Régiment immortel marque une intention de limiter l’expression de soutien à la guerre en Ukraine et de se démarquer de la position russe.

L’Allemagne, qui abrite une importante diaspora russe, a imposé depuis 2022 des restrictions strictes lors des commémorations du 8/9 mai : à Berlin, il est désormais interdit d’arborer des drapeaux russes ou soviétiques et des symboles militaires (y compris le ruban de Saint-Georges) autour des monuments aux morts, afin d’éviter que ces rassemblements ne tournent à la glorification de l’agression contre l’Ukraine.
Plusieurs pays d’Europe de l’Est (Pologne, États baltes, Moldavie…) ont également banni le ruban orange et noir et surveillent de près les activités des organisations affiliées au Régiment immortel, y voyant un risque de manipulation de la mémoire collective à des fins géopolitiques. Même au Canada, une marche du Régiment immortel organisée en 2022 à Toronto a suscité un tel tollé qu’une enquête a été ouverte sur d’éventuels liens entre ses organisateurs et des financements liés à l’armée russe.
Un renversement des valeurs
Né pour honorer la mémoire des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, le Régiment immortel a progressivement été détourné en un instrument de propagande nationaliste du Kremlin. Accepter ou interdire ce travestissement de la mémoire n’appartient qu’aux autorités des pays hôtes, mais le débat mérite d’être posé. Avant tout, comme toute démonstration de soft power russe, il devient urgent de regarder derrière la vitrine et de s’intéresser aux organisateurs, commanditaires et mécènes de ces rassemblements. Très vite, les masques tomberont, dévoilant l’implication quasi-systématique des services de renseignement.




